Dans notre société cartésienne qui fait de la pensée la condition sine qua non de l'existence, nous sommes appelés à utiliser notre sens critique. Mais pour certains, cet exercice de l'esprit est devenu une manie : ils assènent des jugements à longueur de journée, "tirent sur tout ce qui bouge", se condamnant eux-mêmes à l'isolement. Pourquoi cette hargne ?
Par peur d'être jugé
En s'attribuant l'autorité suprême du juge, l'individu cherche à se sentir intouchable, tel un dieu prononçant les dernières sentences. Derrière ce désir de puissance se cache la peur inconsciente d'être soi-même la cible des jugements : « Cela tient au fait que nous fonctionnons en miroir les uns par rapport aux autres, affirme Yolande Gannac-Mayanobe, psychologue clinicienne. La remarque négative que nous faisons sur autrui n'est bien souvent qu'une réflexion – au sens d'image – de nous-même. »
Ce travail inconscient, appelé projection, est un mécanisme d'autodéfense : en refusant de « passer de l'autre côté du miroir », où se trouve justement la vérité qui le concerne, l'individu évite une confrontation directe et psychiquement insupportable avec sa part d'ombre.
Par perfectionnisme
« Il y a deux formes de perfectionnisme, explique Jean Cottraux, psychiatre cognitiviste. Le positif, qui consiste à encourager l'autre à s'améliorer ; et le négatif, qui se traduit par la critique systématique. » Dans ce cas, la personne ne voit jamais rien de bon, tant en ce qui la concerne qu'en ce qui concerne ceux qui l'entourent. Dans son souci obsessionnel de perfection, rien n'est jamais assez bien pour elle. Aussi, en même temps qu'elle provoque un sentiment de culpabilité chez ses victimes, elle se condamne elle-même à une éternelle insatisfaction.
Par réaction aux jugements parentaux
Contrairement à ce qu'il peut laisser penser, celui qui juge et dévalue sans cesse son entourage n'est pas plus tendre avec lui-même. S'il est à ce point critique à l'égard des autres, c'est parce qu'il l'est d'abord à son propre égard. Il n'a, en réalité, aucune confiance en lui. D'après les psys, ce sentiment d'infériorité trouve ses racines dans l'enfance.
« Ce sont des personnes que leurs parents n'ont cessé de dévaloriser, en les assommant de remarques telles que : “Tu ne fais jamais rien de bien” », analyse Jean Cottraux. Ayant existé avant tout dans le regard critique qu'on leur portait, elles considèrent le jugement comme une preuve de leur présence au monde.
Comme l'explique la psychothérapeute Ariane Anastassopoulos, c'est aussi par réaction défensive à l'égard de cette éducation reçue que certains deviennent des "jugeurs compulsifs", se comportant à leur tour en "parents critiques" vis-à-vis des autres. « Ils jugent et condamnent ainsi leurs propres parents en se mettant “au-dessus” d'eux. »
Par manque d'amour de soi
Quand les parents mettent la barre trop haut et multiplient les reproches pour le conditionner, l'enfant ne garde en mémoire que ces jugements négatifs, à savoir « qu'il a tort », « qu'il fait mal », « qu'il est mauvais »... « et surtout, qu'il ne mérite pas d'être aimé », ajoute Ariane Anastassopoulos. Ce manque d'amour pour lui, l'enfant le transforme en manque d'amour pour les autres. Il en fait le guide de son appréhension du monde. A son tour, il infligera à son entourage le même type de jugements que ceux qui l'ont fait souffrir.
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