Dr Christophe André : Pour moi le bonheur, en tant que psychiatre, c'est un état de conscience, c'est la prise de conscience des moments de bien-être. Le bien-être est une caractéristique qui est partagée par tout ce qui est vivant : un animal est content, ressent du bien-être, parce qu'il a le ventre plein, parce qu'il est au soleil, parce qu'il n'est pas menacé par d'autres animaux, mais on ne sait pas s'il est vraiment heureux.
Et pour nous, c'est pareil : il y a des moments où on ressent du bien-être. On a la satisfaction d'avoir le ventre plein, ou d'être avec des amis, ou d'être dans un bel endroit. Pour que ce soit du bonheur, selon nous, il faut cette petite opération mentale de conscience de l'instant, se dire : " Ce que je suis en train de vivre est un instant de bonheur et je prends conscience intuitivement qu'il va disparaître. " Certaines personnes ont du mal avec ça. Elles ne veulent pas se réjouir. Vous savez, ce sont ces gens qui disent : " Ah oui, il fait beau, mais il va pleuvoir " ou : " Ah oui, c'est le WE, mais il faut repartir au travail. " Ils sont en permanence dans l'anticipation de la disparition. Ils ont, eux, un petit problème avec la notion d'impermanence, car, au lieu de s'en faire une alliée, au lieu de se dire que c'est justement parce que ce bonheur va disparaître qu'il faut le savourer, ils s'en font une peur terrible : puisqu'il va disparaître, alors c'est fichu, ça ne vaut pas la peine, cette vie n'a aucun goût etc.. Donc, vous voyez, ces notions de permanence et d'impermanence, nécessitent aussi un bon usage et un bon rapport de la manière dont on les approche.
A.G. : Et dans certains cas d'ailleurs, il faut se méfier. On peut aussi parler de bonheur toxique, quand on est trop dans l'obsession du bonheur ?
Dr Christophe André : Oui, de la même façon. Vous savez, il y a des personnes qui ont une vision idéalisée du bonheur, qui voudraient que le bonheur soit parfait, comme par exemple des gens qui attendent le grand amour. Et du coup, ils vont passer à côté de tas d'occasions. Ils ne se rendent pas compte que le bonheur est fait de tout un tas de petits moments, de petits instants. Et puis, aussi, évidemment, le bonheur parfait, on attend aussi que ce soit un bonheur permanent. Et donc on est allergique aux oscillations de bonheur, aux périodes de disparition du bonheur, même transitoires. On ne peut être heureux, en tant qu'être humain, qu'une fois qu'on a admis qu'on était des " intermittents du bonheur ". Le bonheur, c'est un cycle comme le cycle du jour : il apparaît, il disparaît, il revient. On peut faciliter sa venue, mais on ne peut pas le convoquer.
